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Combien de temps resterons-nous aveugles à notre patrimoine linguistique ?

31/01/2020

Le 30 janvier, Ouest-France a fait paraître en page 3 une tribune de la présidente de Diwan à propos de l'insuffisante reconnaissance du "patrimoine linguistique" dans le droit français.

Certains incendies sont plus spectaculaires que d’autres. Celui qui a embrasé le ciel de Paris le 15 avril a frappé les esprits du monde entier : un pan du patrimoine de l’humanité avait manqué de disparaître. Notre-Dame-de-Paris n’appartient pas seulement aux Catholiques. Pas seulement aux Parisiens ou aux Français. Pas seulement aux lecteurs de Victor Hugo et aux amateurs de jeux vidéo. Notre-Dame-de-Paris appartient au patrimoine, la France a la responsabilité de la transmettre aux générations futures.

Le raisonnement s’applique aussi aux langues régionales. Elles n’appartiennent pas seulement à leurs locuteurs. Chacun a sa part de responsabilité pour les transmettre. Pourtant devant l’incendie qui consume les langues régionales, l’indifférence est assourdissante.

La révision constitutionnelle de 1992 avait inscrit à l’article 2 que « le français est la langue de la République » ; deux ans plus tard la loi Toubon relative à l'emploi de la langue française transposait ce principe. Depuis la révision constitutionnelle de 2008, « les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France » (article 75-1). Comment comprendre qu’en quelques semaines, l’Assemblée nationale ait été capable de voter une loi pour la restauration de la cathédrale alors qu’onze ans après la révision de la Constitution, aucune loi n’est encore venue préciser la portée de l’article 75-1 ? Cette anomalie faisait dire au constitutionnaliste Guy Carcassonne, en 2012 : « Voilà donc un patrimoine qui est celui de la France, mais dont aucun Français ne peut demander la protection. (…) La Constitution aurait ainsi constaté l’existence d’un patrimoine d’une espèce tout à fait inédite, celui qui existe, est formellement consacré, mais sans que puisse en être tirée la moindre conséquence autre que d’une éventuelle dénégation, aussi dénuée d’effets que la proclamation elle-même. »

Par rapport au patrimoine matériel qui peut paraître figé, la notion de patrimoine immatériel, dont font partie les langues, présente l’avantage formidable de s’arrimer à la vie des communautés humaines, de nourrir et d’engendrer la création. C’est la culture vivante, la nôtre et celle de nos contemporains. Elle procure « un sentiment d’identité et de continuité, contribuant ainsi à promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine », énonce la convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel. Au consensus mondial autour de ces cathédrales vivantes formées par les arts du spectacle, les fêtes, les connaissances de la nature et de l’univers, l’artisanat, les traditions et les expressions orales répond un dissensus français sur les langues régionales.

Mais bientôt, le 13 février 2020, l’Assemblée examinera une proposition de loi qui permettrait de réparer cette situation en instaurant un lien entre les langues régionales et le régime juridique du patrimoine, réglé par le Code du Patrimoine.

Il y a une quarantaine d’années, des militants ont relancé la transmission des langues régionales dans le cadre scolaire. Désormais, la population exprime un fort désir de s’approprier ce patrimoine. Désormais, le bilinguisme est devenu enviable. De nombreuses collectivités prennent leur part. Mais faute d’un soutien franc de la République, les locuteurs des langues régionales ne sont toujours pas confortés. Le breton et l’ensemble des langues régionales ont besoin d’un cadre juridique qui sécurise leur transmission. Il est plus que temps, mais il est encore temps. Il est temps que la France mette fin à cet autodafé, qu’elle prenne ses responsabilités et qu’elle accorde aux langues régionales les outils juridiques nécessaires à la transmission de ce patrimoine vivant et moderne.

Stéphanie Stoll

Présidente de Diwan et Eskolim

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